vendredi 23 juin 2017

étape San Juan de Villapañada - Bodenaya

lundi 29 mai : San Juan de Villapañada - Bodenaya
Après une nuit agitée en raison du bruit de l'orage et de la pluie, départ à 7h30 de San Juan de Villapañada. Temps humide, brouillardeux, mais tiède. Je marche seul, personne devant, personne derrière, à mon rythme, pendant près de huit kilomètres jusqu'à la petite ville de Cornellana où une averse m'amène à trouver refuge dans un bar où je mange une tortilla accompagnée d'un cafe con leche. Peter arrive dans le bar au moment où je m'apprête à repartir. Il est 10h45. Nous nous donnons rendez-vous à Salas, la ville où je pense faire étape ce soir.
Très beau monastère San Salvador, fondé en 1024, à la sortie de Cornellana.

Cornellana
A Cornellana : le monastère San Salvador

Encore onze kilomètres, seul sur un chemin pas trop difficile (globalement plat...), et me voici à Salas. J'attends Peter à la terrasse d'un bar. En arrivant, il me dit qu'il nous faut impérativement manger à la Casa Pachón, où le repas bon et copieux a une renommée sans pareille parmi les pèlerins du Camino Primitivo. Je me retrouve retrouve attablé dans cet estaminet bruyant avec Peter et un pèlerin valencien ; on nous sert un repas roboratif (soupe aux vermicelles, lentilles, salade, côtelettes, riz au lait) accompagné de cidre des Asturies (grande spécialité locale), beaucoup plus âpre que le
cidre brut de Normandie ou de Bretagne.

Casa Pachón
Avec Peter à la Casa Pachón

L'estomac bien rempli, voire un peu lourd, Peter me convainc de pousser jusqu'à l'auberge de Bodenaya, à six kilomètres et demi et quatre cents mètres plus haut. Ça monte d'abord doucement, puis plus fortement, pour enfin arriver sur un vaste plateau venteux plantés d'éoliennes où se trouve le tout petit hameau de Bodenaya. Tout proche du but, un (petit) troupeau de vaches rentrant à l'étable, conduit par un très vieux paysan, empêche les deux pèlerins fatigués par les trente kilomètres de l'étape d'aller rejoindre au plus vite l'auberge, pourtant si proche !!!

Camino Primitivo
A gauche : ça monte à Bodenaya

Quelle auberge ! A l'entrée flotte une odeur...de marijuana. Le pèlerin valencien rencontré à Salas était prêt à en fournir ! Le Chemin emprunte parfois des voies qu'il vaut mieux ignorer ; d'autres diront qu'il est en phase avec son époque.
Je n'ai pas trop aimé l'ambiance de cette auberge où l'hospitalero David est du type baba cool orientaliste (encens, musique planante, etc.), un peu trop prêchi-prêcha à mon goût : tout le monde est gentil, nous sommes une grande famille, etc., etc. Je retiens cependant de son discours une phrase très juste : le pèlerin demande simplement une douche, un lit et un repas. David a préparé le repas du soir, le petit déjeuner, tous deux pris en commun par la vingtaine de pèlerins. Notre linge a été lavé et séché. Avant de quitter l'auberge le matin, pour le paiement, on met ce qu'on veut dans une boite : c'est ce qu'on appelle le « donativo »

Toutes les photos de l'étape : San Juan de Villapañada - Bodenaya

étape Bodenaya - Campiello

mardi 30 mai : Bodenaya - Campiello
Avec la pluie qui est tombée (par chance, toujours la nuit) ces derniers jours, le chemin par endroits après Bodenaya ressemble à un long étang bordé de boue parfois dangereusement franchissable ; le risque est grand de glisser et d'enfoncer le pied dans plusieurs centimètres de boue, voir d'y tomber comme c'est arrivé à un pèlerin que j'ai rattrapé au moment où il sortait de la mare dans un piteux état. C'est à ces moments-là qu'on se dit que marcher avec une bonne paire de bâtons, ça aide.

Chemin boueux
De la boue sur le chemin entre Bodenaya et Tineo

Entre Bodenaya et Campiello, on monte à 900 mètres et découvre de vastes horizons. On voit toutes sortes d'animaux : papillons, escargots, limaces, oiseaux (beaucoup de bergeronnettes), ânes, chevaux, veaux, vaches, moutons, et même quelques cochons.

A l'approche du point haut de l'étape (900 mètres) : du vent et un ciel tourmenté
A Tineo, petit ville construite à flanc de colline, environ douze kilomètres après Bodenaya, j'ai salué le pèlerin Joël qui marchait d'un bon pas plus vigoureux que le mien. Je ne pensais pas le revoir et pourtant le soir, à Campiello, il était à l'auberge - arrivé presque deux heures avant moi. Ancien militaire, quarante de services, m'a expliqué que, parti de Bretagne, son projet était d'aller jusqu'à Fisterra, via Santiago, puis de poursuivre par le Chemin portugais jusqu'au sanctuaire de Fátima. Je lui ai demandé pourquoi un tel périple ? personne ne t'attend ? Sa réponse, au bord des larmes : mon épouse est morte il y a un an et je suis parti sur le Chemin pour penser à elle, pour prier pour elle. Marcher pour elle.
Au creux d'un vallon, le monastère bénédictin Santa María de la Real de Obona (XIIIe siècle)
Pendant l'étape, Peter a téléphoné pour réserver deux places à l'auberge de Borres située une paire de kilomètres après celle Campiello  ; la clé serait à notre disposition au bar du hameau. Arrivés au bar, la réservation n'avait pas été communiquée au bar et les deux dernières places de l'auberge attribuées à des pèlerins arrivés avant nous. Retour à Campiello où, par chance, il restait encore des places à l'auberge. Pour se faire pardonner, la personne nous a proposé de nous faire prendre en voiture le lendemain matin à Campiello, pour nous mener jusqu'à Borres. Ce qui fut fait !

Dans l'auberge privée de Campiello, la Casa Herminia, il y a deux étages. Au rez-de-chaussée, sont installés dans un dortoir avec lits à étage les « vrais pèlerins » qui portent leur sac à dos vaille que vaille, et à l'étage de l'auberge, dans des chambres de type hôtel logent des « faux pèlerins » qui marchent légers, leurs sacs à dos étant transportés par taxi d'étape en étape. Les premiers et les seconds ne font pas tout à fait le même Chemin.
Jean-Christophe Rufin dans son récit Immortelle randonnée (Folio, 5833) dit quelques mots de la Casa Herminia et de sa patronne au verbe haut, un brin péremptoire, qui voudrait bien que les guides répertorient Campiello comme ville-étape, plutôt que Tineo.

Toutes les photos de l'étape : Bodenaya - Campiello

étape Campiello - Berducedo

mercredi 31 mai : Campiello - Berducedo
Ce septième jour de marche a été exceptionnel. Avec Peter nous avons décidé de prendre la « Ruta de los Hospitales » (le Chemin des hôpitaux), variante sur le Camino Primitivo qui permet de rallier Campiello à Berducedo, sans passer par Pola de Allande, et surtout de découvrir des paysages montagneux grandioses. Ce jour de marche fut exceptionnel car le temps était très beau. Les guides et les gens du coin déconseillent d’emprunter cette variante les jours de mauvais temps car le balisage n’est pas toujours optimal et le risque est grand de s’égarer, notamment en cas de gros brouillard.

Ruta de los Hospitales
Sur la Ruta de los Hospitales, variante du Camino Primitivo
Partis à 8h15 dans une brume que les locaux nous avaient dit qu’elle se lèverait vite, après une rude montée de près de deux heures et demie, nous sommes arrivés au soleil, sur un vaste plateau, avons découvert la mer de nuages au-dessous, dans les vallées et un panorama fabuleux aux horizons lointains. Un parcours d'une beauté à couper le souffle,... et à raffermir les mollets.

Au-dessus des nuages, chemin des Hôpitaux
Le Chemin des hôpitaux évolue entre 900 et 1 100 mètres d’altitude ; ce n’est pas très élevé, mais l’impression d’être en haute montagne est bien là. La végétation est faite d’herbe rase et d’arbustes ; des troupeaux de vaches paissent librement, campent parfois au milieu du sentier. Aucune habitation le long du chemin ; seulement les ruines d’anciens « hôpitaux », antiques abris qui en des temps lointains, depuis le Moyen Âge, servaient de refuges aux pèlerins qui se rendaient à Compostelle par cette voie hostile.

Chemin des Hôpitaux
Le Chemin, entre 900 et 1 100 mètres d'altitude

Ce fut une très belle étape !
A l’arrivée à l’auberge de Berducedo, griffonnant mon petit carnet de voyage, après avoir repensé à cette très belle et longue étape de vingt-huit kilomètres, m’est revenue l’histoire de la famille sud-africaine, entrevue à Bodenaya et présente hier soir à Campiello. C’est là, à la Casa Herminia, après le repas pris en commun que le fils de cette famille et son épouse ont confié à Peter et à moi dans quelles circonstances la famille avait décidé de partir sur le Chemin. Le père, grand marcheur, a contracté un cancer il y a cinq ans ; aujourd’hui en rémission alors qu’à l’époque on le croyait perdu, il a convaincu sa femme – qui, selon le fils, avait du mal à monter « at the top of a hill » – de partir avec lui sur le Chemin primitif d’Oviedo à Santiago. Le Chemin pour saluer une résurrection et découvrir que même sans être une randonneuse chevronnée on peut avec l’énergie nécessaire pour se lancer sur le Chemin.

Toutes les photos de l'étape : Campiello - Berducedo

étape Berducedo - Grandas de Salime

jeudi 1er juin : Berducedo - Grandas de Salime
Encore une belle étape avec un temps clément et des paysages grandioses. Parti à 7h30 de l'auberge (privée) Camino Primitivo à Berducedo, on monte à plus de mille mètres dans le soleil du matin et là-haut on découvre, comme hier, la mer de nuages dans les vallées. Puis après avoir traversé une immense forêt de sapins, par endroit brûlée par des incendies, on redescend longuement à 220 mètres jusqu'au barrage de Grandas et le magnifique lac de retenue. On remonte enfin vers  Grandas de Salime, à 570 mètres où en arrivant on admire la Collégiale San Salvador.

Sur le Chemin entre Berducedo et Grandas de Salime
Sur le Chemin entre Berducedo et Grandas de Salime
A la Casa Sánchez où l'on passera la nuit, on se dit que vingt kilomètres, pour aujourd'hui, ça suffit ! Très bien accueilli par Ricardo, on prend possession des lieux : belle auberge privée avec jardin et  chaises longues où il fait bon se reposer. On y retrouve Manuela et son mari José-Manuel pour qui Grandas de Salime sera la fin de leur parcours sur le Camino Primitivo.

Déjeuner et détente avec Peter au bar Jaime, en face de la pharmacie du village où je dois chercher un produit pour soigner une petite verrue un peu douloureuse. Je demande au serveur du bar : « ¿ A qué hora abre la farmacía ? » « A los cuatro y media. »

Lac du barrage de Grandas
De la terrasse de l'hôtel-bar-restaurant Las Grandas, vue sur la retenue du barrage de Grandas
Grosse ambiance le soir à la Casa Sánchez : une équipe de jeunes déjà rencontrés aux étapes depuis Oviedo, menée par Sebastian, un canadien anglophone, organise un grand dîner en commun auquel Peter, Manuela, José-Manuel et moi-même participons. Pour marquer la fin du parcours dans les Asturies, avant l'entrée, demain, en Galice, le joyeux repas se termine par le « baptême » au cidre des Asturies des pèlerins présents autour de la table. Chacun se choisit un prénom de « baptême » et la cérémonie consiste pour l'officiant à verser le cidre asturien dans la bouche grande ouverte, tête en arrière, du baptisé - ce dernier attendant que le précieux liquide passe dans son gosier ou, si l'officiant est maladroit, inonde son tee-shirt.

Collégiale San Salvador, à Grandas de Salime
Collégiale San Salvador (XIIe siècle, puis XVIIe siècle) cernée par un déambulatoire
Après cette soirée chaleureuse, Peter, Manuela et José-Manuel et moi allons boire un (ou deux, peut-être trois...) verre(s) dans un bar du village pour fêter la fin du Chemin (pour cette année) de Manuela et José-Manuel dont j'apprends que leur fille s'appelle Lucía.

Toutes les photos de l'étape : Berducedo - Grandas de Salime